Ô lecteur ! Réveille-toi de ce monde dont tu es escalve… N’as-tu pas remarqué ce simulacre, cette illusion, cette hallucination ? Parle-moi un plus fort – je ne t’entends pas ! Ah mais oui… Tu n’es rien ! Ton corps se fond dans l’univers, et ces mots que tu murmures de par ta voix, brisant le silence déraisonnable du monde, se propagent, à l’infini, dans les abîmes de ton esprit.
J’ai vu le monde entier s’animer et prendre vie. Les arbres, les étoiles au loin, les innombrables êtres à la surface de la Terre n’étaient que manifestations d’une unité métaphysique. Mon être tout entier se dissolvait dans l’univers ; la frontière entre moi, mon corps et le reste de l’univers s’estompa. Plus rien n’existait véritablement ; j’étais devenu le monde, et le monde était devenu moi. Tout n’était qu’un.
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Un jour, alors que je montais l’escalier, quelqu’un derrière moi ne cessait de me marcher sur les pieds. D’abord, je fis comme si de rien n’était, puis, à la énième fois, la colère monta et je me retournai pour lui hurler dessus. Il répondit simplement : « Tu es en rage contre toi-même. » Je me réveillai aussitôt ; ce n’était qu’un rêve : il avait raison.
Dans un rêve, l’esprit du rêveur crée à la fois le personnage du rêveur (le sujet) et l’ensemble du monde onirique (l’objet). Il n’y a pas, d’un côté, un « moi » déjà constitué et, de l’autre, un monde indépendant ; les deux surgissent ensemble, dans une relation d’interdépendance. Tous deux sont des expressions du même esprit onirique. Ainsi, dans mon rêve, la colère n’était pas réellement dirigée contre un autre ; elle se déployait à l’intérieur d’un seul champ de conscience qui se donnait à lui-même l’apparence de la division.
Or, tout ceci vaut également pour l’expérience quotidienne, pour ce que nous appelons le monde « réel ». Le soi et le monde n’y sont pas fondamentalement distinctes, mais les deux modalités d’une seule et même réalité : l’Un. Le monde est, en son fond, non-duel. Dès lors, le dualisme sujet/objet n’a pas de fondement ultime : il n’y a pas de réel séparation entre l’observateur et l’observé. Le soi n’est pas une entité substantielle, existant par elle-même, mais une construction illusoire, sans véritable frontière avec le reste de l’univers. Ainsi, je suis le monde.
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