À l’origine, la philosophie n’est pas une discipline purement théorique, constituée d’un ensemble de doctrines et de systèmes abstraits détachés de l’expérience humaine. Elle est avant tout un mode de vie, c’est-à-dire une pratique qui engage l’ensemble des efforts de l’être humain, non seulement pour comprendre, mais aussi pour transformer le monde et sa propre existence. Pensée et pratique y sont indissociables : philosopher ne consiste pas seulement à élaborer des arguments ou des théories, mais à adopter une certaine manière de vivre. La connaissance que produit la philosophie n’est donc pas une fin en soi, mais un moyen d’atteindre la sagesse. Dès lors, la philosophie se définit fondamentalement comme un art de vivre.
Or la sagesse (σοφία) que recherche — ou plutôt, qu’aime (φιλο) — la philosophie (φιλοσοφία) ne peut être transmise ou enseignée comme un savoir théorique : elle ne peut que s’acquérir à travers nos expériences propres et la pratique même de la vie. Si autrui peut guider, orienter ou susciter la réflexion, la sagesse, elle, ne peut être ni exprimée ni communiquée par le langage ; elle ne peut être expérimentée que directement par soi-même. Aucune autorité ne saurait donc livrer la vérité à l’individu, que ce soient les dogmes religieux, les idéologies politiques, ou même les grands systèmes philosophiques. Celui-ci doit par lui-même la conquérir par l’usage de sa propre raison et l’épreuve de sa propre existence. C’est, par ailleurs, précisément cette exigence qui fonde l’idéal des Lumières, résumé par la devise Sapere aude : « ose penser par toi-même ». La vérité recherchée par la philosophie ne se situe alors pas dans l’adhésion à des doctrines extérieures, mais dans une démarche réflexive et existentielle propre à chaque individu : nul ne peut vivre ou comprendre à la place d’un autre. Dès lors, la philosophie représente une quête éminemment personnelle, comme le montre celle de Siddhartha, le protagoniste du roman éponyme de Hermann Hesse. Abandonnant la vie qui lui était prédestinée en tant que brahmane, il quitte sa famille pour entreprendre un voyage au cours duquel il mènera tour à tour une vie ascétique, puis mondaine et matérialiste, avant d’atteindre l’éveil. Tout au long de son odyssée, Siddhartha sera convaincu que chez personne d’autre que lui-même, il ne trouvera la vérité ultime, refusant même l’enseignement du Bouddha.
En ce sens, la philosophie, en tant que pratique, est par essence anarchiste. Elle implique l’émancipation à l’égard de toute forme d’autorité et de coercition. Le philosophe est anarchiste en ce qu’il refuse toute vérité imposée : pour lui, la vérité ne peut naître que de l’expérience vécue et de l’exercice autonome de la raison. Individu libre, il récuse tout maître, qu’il soit religieux, idéologique, moral, intellectuel, économique ou politique : ni l’État, ni le Capital, ni Dieu, ni même l’ego n’exercent de domination sur sa personne. Philosopher, c’est rompre avec tout dogme et s’affranchir de la tutelle intellectuelle d’autrui pour enfin oser penser par soi-même. C’est choisir une vie débarrassée de toute soumission : sans dieux ni maîtres devant lesquels se prosterner ; sans patrons pour lesquels être exploités et aliénés ; sans lois qui travestissent l’injustice en ordre ; sans croyances ni préjugés qui enchaînent l’esprit et le maintiennent dans l’hétéronomie.
Cette liberté constitue, par ailleurs, la précondition même au progrès : c’est dans le refus des contraintes dogmatiques, dans la désobéissance que la pensée devient créatrice, que la connaissance avance et que la vie humaine peut véritablement s’épanouir. Aucune véritable avancée, qu’elle soit sociale, intellectuelle ou scientifique, n’est naît sans l’affranchissement vis-à-vis des normes et des règles établies. Par exemple, comme le montre Paul Feyerabend, théoricien de l’anarchisme épistémologique, dans Contre la méthode, le progrès de la connaissance scientifique s’est historiquement accompli par la transgression des méthodes établies plutôt que par leur application stricte.
Ainsi, l’anarchie ne se réduit pas à l’absence d’autorité politique. Elle désigne l’absence de toute forme d’autorité — morale, idéologique, intellectuelle ou spirituelle. L’anarchisme n’est donc pas seulement une doctrine politique : il constitue une manière de vivre à part entière, une philosophie au sens antique du terme, c’est-à-dire une pratique de transformation de soi et du monde. En cela, elle est révolutionnaire.
Références :
-Qu’est-ce que les Lumières ? Kant.
-Contre la méthode. Feyerabend.
-L’anarchiste. Élisée Reclus.
-Qu’est-ce que la philosophie antique ? Pierre Hadot.
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